Nous aimons les contraintes !

Matthieu Savary
4 min readApr 5, 2024

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Nous aimons les contraintes. Sans contrainte, pas de situation à régler, et sans situation à régler, pas de projet de design.

(“Gaya”, par Matthieu Savary)

En somme, nous aimons les opportunités.

Cette assertion est probablement trop simpliste, mais elle traduit notre état d’esprit lorsque nous sommes confrontés à un projet dans lequel les contraintes sont fortes, où les contenus sont très largement imposés, sans parler de format ou même de choix de medium. Nous considérons ces contraintes comme autant d’opportunités. En somme, nous aimons les opportunités.

EDF, prototype pour le projet Ma conso et moi

Nous pouvons d’ailleurs affirmer disposer d’une certaine expérience en la matière. En effet lorsqu’il s’agit de transformer l’émission de factures — la contrainte légale par excellence, honnie de tous, bâclée en général ou tournée en dérision dans le meilleur des cas — en envoi d’objets de désir, nous ne nous dégonflons jamais : dans le projet Refact nous transformons les fameux listings mensuels réglementaires des factures téléphoniques en visualisations papier et interactives dignes d’intérêt pour un utilisateur qui va découvrir les informations contenues dans les données de ses factures. Travail que nous avons naturellement repris pour un immense opérateur mobile français. Comme d’ailleurs pour un grand distributeur d’eau. Ou encore pour EDF dans le projet Ma conso et moi pour lequel nous revisitons la facture annuelle d’énergie : un objet d’ores-et-déjà reçu par des milliers de foyers français. Dans chacune de ces références l’on retrouve une contrainte légale que nous nous appliquons à transformer en opportunité, en rendant accessible ce qui est difficile à déchiffrer, avenant ce qui est austère, désirable ce qui est aride. Un véritable travail de design, en somme.

Les contraintes sont les pièces maîtresses du jeu avec lesquelles nous devons composer en permanence

D’ailleurs si l’on élargit le spectre et que l’on s’émancipe de cette seule dimension légale, on découvre rapidement qu’au travers de cette notion d’apparence anodine, pragmatique et même peu reluisante qu’est la contrainte l’on touche au sens de notre métier de designers. Les contraintes sont les pièces maîtresses du jeu avec lesquelles nous devons composer en permanence afin d’améliorer la situation non optimale d’un usager, d’une utilisatrice, d’un voyageur, d’une personne dans un contexte donné : par exemple en créant un vélo adapté aux conditions urbaines pour les cyclistes, ou encore en concevant une application mobile de météo vocale pour les personnes non-voyantes. Si nous ne disposions pas de ces contraintes, si le cahier des charges était vide nous ne saurions dessiner la bonne poignée, concevoir le bon diagramme.

Manquons-nous de créativité ? Au contraire, oserai-je dire. Créer, c’est probablement ce qui nous fait nous lever le matin et nous maintient éveillés bien tard le soir. Mais contrairement à l’artiste (ou tout du moins à son archétype), notre métier ne consiste pas à “créer d’emblée” pour exprimer notre point de vue sur le Monde. Nous avons choisi la voie qui consiste à créer pour le projet de quelqu’un, pour ses besoins. Oui, ça rend notre travail un peu plus facile à vendre que pour l’artiste… mais c’est certainement un peu plus compliqué d’essayer de comprendre ce que notre client veut quand ce client n’est pas nous-mêmes, et de faire entendre tout de même notre point de vue.

sonder, creuser, écouter, rechercher les informations manquantes afin de comprendre le contexte

L’absence de cahier des charges dans un certain nombre de sollicitations que nous recevons constitue d’ailleurs peut-être la meilleure preuve de notre addiction aux contraintes : dans pareil cas nous devons alors sonder, creuser, écouter, rechercher les informations manquantes afin de comprendre le contexte, découvrir les spécificités de la situation pour les usagers/utilisateurs du dispositif à concevoir. C’est compliqué, et ça prend du temps. Mais il faut savoir s’y confronter, et in fine nos clients bénéficient de ce travail : la précision du cahier des charges donne de la valeur au projet. Nos commanditaires réalisent de meilleurs choix, de meilleurs investissements, affinent une vision commune.

Ne pouvons-nous pas « faire design » sans cahier des charges ? Décider nous-même de ce que nous allons créer pour exprimer notre point de vue sur le Monde ? Bien sûr que si. Nous le faisons d’ailleurs très régulièrement. Et par quoi est-ce que nous commençons à chaque fois ? Par nous donner des contraintes ! Exemple : nous souhaitions créer une lampe. Nous avons commencé par choisir le contexte de cette lampe : elle devrait pouvoir reposer sur le sol, dans un salon ou une grande chambre à coucher. Elle devrait inviter à la rêverie. Elle devrait parler de l’univers du digital, parce que c’est dans ce périmètre que notre agence crée essentiellement. Et ainsi de suite. La lampe Antipode est née, qui se connecte à une sélection de webcams du monde entier en fonction des heures de la journée et de la luminosité choisie par l’utilisateur.

Les contraintes en design c’est pour nous comme le sont la gravité et le frottement de l’air pour l’ingénieur en aéronautique : de sacrés problèmes, mais surtout de belles opportunités.

Finalement, les contraintes nous rendent créatifs. Elles nous poussent dans nos derniers retranchements, nous forcent à chercher des solutions formelles, techniques, à penser « hors de la boîte » comme diraient les anglo-saxons afin de contourner des problèmes et relever les défis que les logiciels de pensée standards ne permettent pas d’adresser. Les contraintes en design c’est pour nous comme le sont la gravité et le frottement de l’air pour l’ingénieur en aéronautique : de sacrés problèmes, mais surtout de belles opportunités.

Un article initialement publié sur le site de User Studio à l’adresse https://user.io/future/nous-aimons-les-contraintes/

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